Interview
Primo de CharlElie
CharlElie a composé
une "Ballade pour Ilan" qu'il a tenu à laisser libre de droit.
Vous pouvez la télécharger légalement. Primo lui donne
la parole alors que le procès des "Barbares" s'est piteusement
tenu à huis-clos et que l'on attend le verdict final avec circonspection.
Téléchargez
et écoutez "Ballade pour Ilan"
CharlElie,
bonjour, merci d’avoir accepté cet entretien. Nous sommes normalement
à quelques jours de la conclusion du procès des assassins d’Ilan
Halimi. Ce drame t’a inspiré une chanson « Ballade pour Ilan
». Dans quel état d’esprit étais-tu quand tu as écrit
cette chanson ?
CharlElie
: J’étais dans un état second. Je ne voulais pas admettre.
Chaque vie qui s’efface est une lumière qui s’éteint.
Tu te souviens de l’endroit
où tu étais quand tu as appris la nouvelle ?
CharlElie
: Le moment de l’enlèvement est assez flou, mais je me revois encore
à mon bureau à New York, quand j’ai appris le dénouement
qui, lui, m’a procuré une sorte de haut-le cœur.
Tu y parles de « Juif ordinaire
». As-tu l’impression que les juifs ne sont plus « ordinaires
» aujourd’hui ?
CharlElie
: Le deuxième couplet démarre par « je suis un homme ordinaire
»… Je voulais parler de cette humilité qui fait l’humanité.
Le crime contre Ilan n’est
pas ordinaire non plus. Est-ce que cette sauvagerie, cette complicité
des membres du groupe, cette inconscience, est-ce que cela t’a fait peur
?
CharlElie
: Ce crime collectif cruel a jeté la honte sur la conscience de l’Homme.
Faut-il être à ce point bête et méchant pour faire
ce qu’ils ont fait. Les actes inadmissibles de ces imbéciles tortionnaires
m’ont sidéré, mais j’avoue que les erreurs répétées
de la police, incapable d’éviter le pire, m’ont aussi fait
peur...
A ton avis, sans refaire l’Histoire
depuis Abraham, à quoi est dû ce mépris continuel du Juif
?
CharlElie
: Je pense que de même la culture juive inspire un mélange de fascination
(pour l’assiduité et les pratiques religieuses) de même elle
inspire une certaine crainte, parce qu’on ne la comprend pas sans la foi.
Cette conviction des fidèles est
assez imperméable pour ceux qui ne l’ont pas. Ces sentiments complexes
et antinomiques se traduisent par une forme primaire de rejet qu’on ressent
effectivement parfois comme du mépris, c’est vrai.
Tu vis aux Etats-Unis. La place
des Juifs est peut-être différente. Tu ressens une évolution
sur ce sujet ?
CharlElie
: A New York, être Juif n’est pas une question. Le communautarisme
fait partie des valeurs de liberté auxquels les Américains sont
très attachés. Aux Etats-Unis on ne parle pas d’assimilation.
L’intégration se fait en respectant les lois civiles.
Quand tu parles de « Juif
ordinaire », je pense, moi, à Israël. Qu’est ce que
t’inspire cette remise en cause perpétuelle de son existence ?
CharlElie
: Dans sa définition territoriale actuelle, Israël est un pays jeune
dont les frontières restent malheureusement encore aujourd’hui
assez indéfinies. Certains imaginent qu’en refusant un dialogue,
en se plongeant dans le refus, on évite le conflit et la dispute.
C’est à mon avis tout le
contraire : feindre d’ignorer une question, ce n’est pas y répondre.
Israël existe depuis le 14 Mai 1948, c’est heureux, et nonobstant
les troubles que cela engendre, c’est toujours heureux d’y penser.
Comment pourrais-tu te situer
dans ce conflit israélo-palestinien sans fin ?
CharlElie
: Je ne suis pas un homme politique, je suis un humaniste. Je pense que l’homme
a droit à la dignité. Si l’on atteint à son honneur
ou à celui de ses proches alors se réveille en lui un autre lui-même
qui n’a rien à perdre. Je voudrais qu’Israël reconnaisse
la Palestine comme je voudrais que la Palestine reconnaisse Israël.
J’espère qu’un jour
une routine légale s’installera dans les relations diplomatiques
comme entre deux Etats voisins animés par des intérêts communs
plutôt qu’un rapport de force ruineux entre fanatiques religieux
et peuples civils innocents.
La France vit de plus en plus
dans une société communautarisée, sectorisée. On
ressent ici une société bloquée. J’ai suivi ton parcours
aux aspects multiples. Je ne sais vraiment pas dans quelle catégorie
un fonctionnaire de la DRAC ou de la SACEM pourrait te cataloguer. Ca doit leur
donner des sueurs froides, non ?
CharlElie
: En effet on m’a souvent dit que je marchais en dehors des sentiers battus,
cela voulait dire qu’on me faisait passer par les chemins de traverses,
mais cela voulait aussi dire qu’on me poussait dans le fossé en
dehors de la ligne.
Entre fossé et fosse commune, il
n’y a qu’un coup de pelle en effet. Je suis un artiste ému
depuis toujours par des sentiments en effervescence. Mes adversaires ont eu
tort de ne pas me faire confiance, car plus on me fait du mal, plus je me rebelle.
Comme je l’ai fait en écrivant cette chanson, ma vie est une suite
d’actions et de réactions.
Tu n’aimes pas être
mis dans une case, apparemment.
CharlElie
: Le mot case est encore un peu gentil, je dois être un peu claustrophobe,
je n’aime pas me sentir enfermé dans un tiroir qui ressemble a
un cercueil. Néanmoins depuis le début comme un mineur taillant
la pierre dans une carrière, au-delà des jeux de mots et des apparences,
je continue la même démarche, allant dans la même direction
avec constance et détermination…
La société actuelle, au
contraire, recherche cette catégorisation à outrance et se met
dans des ghettos. La société actuelle va vite, très vite.
Elle préfère des choses simples, immédiatement consommables.
Pourquoi l’être humain
est-il aussi pantouflard et en recherche perpétuelle de sécurité
?
CharlElie
: L’envie de sécurité saisit d’abord ceux qui se sentent
menacés. Il y a deux aspects dans ta question : d’une part l’homme
occidental a atteint un certain confort qu’il ne veut pas voir se dégrader,
d’autre part, nous ne sommes plus en période d’expansion
des richesses. L’ère nouvelle dans laquelle nous entrons est une
ère de re-structuration sur une planète dont il faut aujourd’hui
admettre les limites (sachant que pour autant la croissance démographique
reste constante).
Cette liberté que tu t’octroies
par rapport aux systèmes artistiques industriels ou d’Etat, tu
la payes cher ?
CharlElie
: Je reconnais que je suis riche à l’intérieur, mais il
n’en va pas de même pour la vie matérielle que je donne à
partager aux miens. A New York, je circule à vélo, je vis un peu
au jour le jour, je fais attention à ce que je dépense car je
réinvestis dans mon travail l’essentiel de l’argent que je
gagne. Je n’ai pas une grosse marge de manœuvre.
Mais j’habite aussi dans une ville
dans laquelle ce qui compte c’est avant tout d’avoir un projet…
et la vie de ceux qui travaillent peut changer en très peu de temps.
Tu parles souvent d’absolu.
Eglise, doctrines, systèmes politiques, religions. Toutes ces choses
sont des recherches d’absolu. Pourquoi faut-il que cela dégénère
en « exclusion » ? Je pense à l’islamisme, avec lequel
je ne confonds pas l’Islam, mais pas seulement. L’Histoire nous
en a livré des paquets.
CharlElie
: Les prosélytes et autres missionnaires se donnent la charge de convertir
à leur croyance les profanes, hérétiques et mécréants.
Ils pensent qu’ils ont raison, qu’ils détiennent le secret
du Bien et nient ceux qui ne pensent pas comme eux. (Quand j’emploie le
mot « nier », je fais aussi allusion aux « négationnistes
» qui sont une injure à la morale de l’Histoire).
Revenons à Ilan. Même
la sentence la plus lourde n’empêchera pas ce petit de continuer
à hurler sa souffrance longue de 3 semaines dans nos oreilles. Question
bateau, je sais mais, si on devait te donner les pleins pouvoirs sur le monde
mais pendant 10 jours seulement, que changerais-tu en premier ?
CharlElie
: Si j’avais dix jours, dix jours seulement, j’intervertirais les
rôles : les dominants seraient dominés, les repus auraient faim,
les tortionnaires subiraient ce qu’ils font subir, les coupables devraient
se juger eux-mêmes en regard de la loi, les idiots seraient malins, les
petits seraient grands, les frustrés perdaient leurs complexes, les malades
seraient médecins, etc.
Dix jours, dix jours seulement, juste
de quoi donner la sensation aux uns de connaître comment l’autre
fonctionne.
Allez, tans pis si ma question
dérange. Quelles raisons as-tu d’espérer, de croire en l’avenir
aujourd’hui ?
CharlElie
: On vient à penser de plus en plus de façon globale, et la communication
crée des liens de solidarité qui n’ont jamais été
si grands. L’avenir est un avenir partagé. On ne peut plus s’isoler,
se détacher du reste du monde comme on pouvait le faire. L’avenir
se décline au pluriel.
Et, au fond, est ce que tu crois
encore en un avenir ?
CharlElie
: Tout dépend à quelle échéance on parle…
L’accélération du processus, les échanges interplanétaires,
les flux de population, le mélange des civilisations soufflent comme
des éléments d’uniformisation. Cette standardisation des
modèles ressemble à l’érosion. Celle des cultures
est comme celle des pierres, on rejoindra tous la poussière. L’érosion
aplanit les différences, celles qui génèrent la souffrance
comme celles qui procurent les joies aussi.
Pourtant il y a ceux qui croient et ceux
qui n’Y croient pas. Moi, je prends la vie, minute après minute
et j’Y crois. Je crois en Celui qu’on a en nous, Celui qui nous
relie et qui nous permet de nous comprendre.
Oui j’Y crois, je veux « Y
» croire.
Entretien réalisé
par Pierre Lefebvre © Primo
New York, Juillet 2009
CharlElie est chanteur, compositeur,
peintre, écrivain et photographe français. Il vit à New
York.
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son site officiel
CharlElie a exposé
ses peintures, photos et dessins, en France, en Belgique, en Suisse, aux Etats-Unis.
Musicien et compositeur prolifique, CharlElie a enregistré 23 albums
et fait 1500 concerts à travers le monde. Chacun se souvient du tube
"comme un avion sans ailes". Il a composé 17 bandes originales
de films (dont celle de Tchao Pantin)
Il a publié une
quinzaine d’ouvrages de réflexions, de dessins et de photos. Il
a réalisé des affiches pour le tennis comme la finale de la Coupe
Davis à Paris et soutenu la candidature de Paris pour les jeux Olympiques
Paris 2008. Il a dessiné des logos comme celui de la région Lorraine,
conçu le design de montres et créé une collection de chaussures
sous la marque "ChElie".
Intéressé
par les nouvelles possibilités d'expressions et de communications qu'offrait
le réseau Internet, CharlElie fait partie des mille premiers adeptes
qu'on a appelé "les pionniers du Web". En 1996 il crée
"les champs paraboliques" son site qu'il fait régulièrement
évoluer, en utilisant ce nouvel espace de création numérique.