Interview
Primo de Ferhat Mehenni
Président du Mouvement pour l'Autonomie
de la Kabylie
Partie
2 : considérations géopolitiques
Une
Kabylie autonome ne serait-elle pas un jour tentée par le mirage kosovar
? Cela n’est-il pas un précédent dangereux ?
Ferhat Mehenni : La Kabylie
n’est pas le Kosovo. Les Kabyles ne sont pas des Albanais en territoire
serbe. Les Kabyles sont chez eux en Kabylie, et ce, depuis la nuit des temps.
Le peuple kabyle revendique pacifiquement son autonomie régionale. Mais
il n’est pas exclu qu’en cas de fermeture des autorités algériennes
à toute discussion sur le statut de la Kabylie on en arrive à
ce genre d’extrémité.
Le cas kosovar constitue un précédent
dans le sens d’une déclaration unilatérale d’indépendance,
validée ensuite par les instances internationales. Or, le Kosovo se trouve
en Europe où il n’y a pas de règle préétablie
en la matière comme en Afrique. Le cas qui constitue un véritable
précédent pour le droit international s’appliquant à
notre aire géopolitique est celui de l’Érythrée qui
a obtenu son indépendance d’un autre pays africain, issu de la
colonisation : l’Éthiopie, le 24 mai 1993.
Cette indépendance est entérinée
aussitôt par l’OUA alors que celle-ci était censée
être la gardienne sourcilleuse du sacro-saint principe de « l’intangibilité
des frontières héritées de la colonisation » ! C’est
aux Touaregs qui sont en train de se battre pour leur indépendance, au
Niger, au Mali et quelquefois en Algérie, que pourrait peut-être
profiter ce précédent. Ils risquent aussi de se heurter à
un environnement international défavorable comme pour le Somali Lands
qui, malgré l’implosion de la Somalie, ne bénéficie
depuis déjà 15 ans que de trois représentations diplomatiques
à l’étranger.
Le Québec a ses indépendantistes
par rapport au Canada. Ils sont, pour l’instant, minoritaires, mais ils
font valoir que le Québec seul, sans le reste du Canada, resterait parmi
les 10 premières puissances économiques du monde. On peut viser
l’indépendance, mais quels seraient les moyens de la Kabylie sur
les plans économique et administratif ?
Ferhat Mehenni : Même
pour une autonomie régionale, la Kabylie a besoin de leviers économiques
et administratifs pour son existence et son rayonnement sur la Rive-Sud de la
Méditerranée. Les potentialités de la Kabylie sont énormes.
De la matière grise au fonctionnaire modèle, de la réserve
d’eau aux dizaines de milliers d’hectares forestiers, de l’agriculture
de montagne à ses réserves halieutiques sur 250 Km de côte,
d’un tourisme durable, de la recherche scientifique et technologique à
la culture si vivante, la Kabylie foisonne de moyens.
Je reste persuadé qu’elle
ne manquera pas d’avoir par ses traditions démocratiques une bonne
gouvernance aux antipodes de celle dont elle est victime depuis l’indépendance
de l’Algérie en 1962.
L’autonomie que vous réclamez
serait le commencement de la fin des entités postcoloniales ? Laisseront-elles
faire ?
Ferhat Mehenni : L’idéal
serait la fin des entités postcoloniales. Il est vital que le monde se
reconfigure sur d’autres bases à même de protéger
les peuples des génocides, des guerres, des violations des droits humains
et autres discriminations.
Toutefois, l’autonomie ne les remet
pas en cause. Elle leur permet au contraire une longévité qu’elles
n’auront jamais en voulant garder sous leurs bottes les peuples qu’elles
oppriment. Leur intérêt est dans des évolutions ordonnées
et non violentes. Il n’existe ni entité ni État éternel.
Quels sont les rapports avec l’Islam
? Et quel Islam ? La Kabylie n’est-elle pas partie intégrante du
Dar el Islam ?
Ferhat Mehenni : La Kabylie
est laïque. Elle respecte toutes les croyances, celles des siens comme
celles des autres. Ce sont ses enfants qui jurent « jmaa liman ! Au
nom de toutes les croyances ! » On ne fait grief à personne
de sa religion, car comme le dit l’adage populaire, « chacun
sa tombe ! ».
L’islam kabyle ne ressemble à
aucun autre à travers le monde. Ces dernières années, elle
est mise en accusation par les tenants de l’islamisme officiel algérien
pour son évangélisation contre laquelle ils ont fait voter spécialement
une loi, comme si la foi n’est pas affaire de conscience, mais celle des
décrets.
Contrairement à d’autres
parties de la population, on sent chez les Kabyles beaucoup de respect pour
ce petit pays qu’est Israël. Comment l’expliquez-vous ?
Ferhat Mehenni : Les
Kabyles, aux prises avec l’arabo-islamisme qui veut les dépersonnaliser
et les assimiler, se défendent comme ils peuvent. Par sa résistance
contre les pays arabes qui visent à le « démanteler »,
par sa bravoure devant ceux qui soutiennent notre oppression, Israël suscite
respect. Mais attention ! Ce respect pour Israël n’empêche
nullement la compassion pour des Palestiniens innocents, victimes d’exactions
et de bavures israéliennes !
Le sionisme a-t-il une chance
un jour d’être acceptée comme concept dans la pensée
arabe ?
Ferhat Mehenni : Excusez-moi,
mais je ne suis pas la personne la plus indiquée pour répondre
à cette question. Vous aurez un avis plus autorisé d’un
intellectuel arabe que je ne suis pas.
Parlons de la France. Comment
se manifeste le racisme à l’encontre des Kabyles ? Ce racisme a-t-il
évolué ? Nous rappelons que nous avons pu voir, sur Arte, le film
Kabyles avec un Smaïn époustouflant dans le rôle
principal.
Ferhat Mehenni : Longtemps,
et à ce jour, chez bon nombre de Français, le Kabyle est un Arabe.
Nié chez lui, il l’est également en France. Ces dernières
années, l’image du Kabyle a évolué. Le Kabyle est
parmi ceux qui s’insèrent le mieux dans la société
française. Les statistiques des mariages montrent qu’un Kabyle
sur deux se marie avec un conjoint français. Cependant, en raison de
leur état civil, ils subissent la même fin de non-recevoir que
ceux auxquels on les assimile, dans leurs démarches administratives pour
le travail ou le logement.
D’un autre côté, l’administration
a évolué dans le sens d’un meilleur accueil de nos nouveaux
immigrants, surtout au lendemain du « printemps noir de 2001 ».
Par contre, politiquement, la France reste
sourde aux revendications kabyles pour une autonomie régionale de la
Kabylie. Les mentalités et les intérêts ne vont pas encore
suffisamment dans ce sens.
En France,
pour certains Algériens, le Kabyle pose toujours problème. Pour
ces cas, comme en Algérie, vous êtes béni quand vous vous
présentez en tant que musulman, acclamé en tant qu’Arabe,
adopté en tant qu’Algérien. Mais dès que vous vous
présentez comme un Kabyle on vous réplique vertement : «
Ah ! Vous êtes raciste ! »
Je ne sais pas si, un jour au rythme où
vont les choses, l’algérianité aura un sens, loin
de l’intolérance par rapport au fait kabyle.
A-t-on une idée assez précise
de leur sentiment d'appartenance à un peuple kabyle ?
Ferhat Mehenni : En Algérie,
les Kabyles ont une conscience réelle, ou instinctive, de constituer
un peuple distinct du reste des Algériens. Alors qu’ils se vivaient,
plus que n’importe qui, en tant qu’Algériens, les Kabyles
ont, petit à petit, depuis la guerre du FFS en 1963, fini par pendre
conscience de leur différence et de leur particularisme, combattus violemment
par le pouvoir algérien et ne voulant les reconnaître qu’en
tant qu’Arabes et musulmans.
Ce sont la rue, l’administration
et l’officialité qui leur font quotidiennement comprendre qu’ils
ne seront Algériens que le jour où ils cesseront d’être
kabyles.
En France, même en étant
majoritaires au sein de l’immigration algérienne, vous ne trouverez
jamais un fonctionnaire dans un consulat algérien qui s’adresse
à vous en Kabyle. Nous avons deux générations aux réflexes
différents. L’ancienne génération, actuellement à
la retraite, qui ne peut avoir une conscience claire de faire partie du peuple
Kabyle puisque durant toute leur vie d’avant l’indépendance
ils avaient combattu pour l’Algérie.
Le terrorisme politique de la dictature
au temps du Parti unique, avait tué en elle toute velléité
de revendication kabyle. Ma génération qui est intimement impliquée
dans le combat identitaire est majoritairement consciente. Mais il existe en
son sein des groupes, les partis politiques kabyles et l’idéologie
dominante aidant, qui n’arrivent pas à concevoir l’existence
même d’un peuple kabyle. Ils finiront tôt ou tard à
s’y rallier.
Les jeunes générations
ne sont-elles pas tentées de se fondre dans la « normalité
» arabe ? Ne sont-elles pas, elles aussi, les victimes du formatage consécutif
à un siècle et demi de « politique arabe » de la France
?
Ferhat Mehenni : Le combat
identitaire n’a pas pris en compte à temps la politique du «
regroupement familial » qui a révolutionné de fond en comble
l’immigration kabyle en France. C’était un combat qui était
exclusivement orienté contre le régime algérien à
qui nous imposions des revendications de langue et d’identité.
Nos revendications étaient adressées au gouvernement algérien
pour sauver la Kabylie de l’arabisation.
La génération arrivée
ou née en France depuis la moitié des années 70 était
zappée par nous. Elle avait, de ce fait, été offerte en
pâture à l’arabo-islamisme qui commençait à
se structurer et auquel leurs parents ne savaient pas résister. Du coup,
cette génération a failli nous glisser entre les doigts et se
fondre momentanément dans la « politique arabe de la France »
comme vous le dites.
Cela dit, je reste persuadé que
dans les cas avérés, ce n’est là qu’une aliénation
passagère. La France a intérêt à redonner à
ces jeunes Kabyles la fierté de leurs origines et de leur langue si elle
ne veut pas que demain, cette génération ne soit un renfort à
des idéologies et des combats d’arrière-garde mettant aux
prises l’islam contre la modernité et l’Occident.
Pourquoi les Kabyles de France affichent-ils autant leur ferveur républicaine
et laïque ?
Ferhat Mehenni : Les
Kabyles sont honnêtes. Ils aiment être reconnus dans ce qu’ils
sont et ne pas être victimes de graves méprises. C’est là,
une autre preuve, s’il en est besoin, de leur conscience d’appartenir
au peuple kabyle.
Il y a, en France, ceux qui se laissent
pousser la barbe et s’habillent en Kamis pour affirmer leur arabo-islamisme.
les Kabyles, eux, ont une préférence pour l’étalage
de leurs convictions républicaines, laïques et démocratiques.
Ferhat Mehenni, merci de nous
avoir accordé ce long entretien. Nos lecteurs, qui se passionnent pour
le monde méditerranéen, auront, en vous lisant, appris plusieurs
choses importantes aujourd'hui.
© Primo,
31 mars 2008
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