Un
entretien Primo avec Georges Bensoussan (5)
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Primo: Pourrions nous un instant
revenir sur l’affaire Williamson, quant à la réaction des
partis politiques plus précisément ?
Georges Bensoussan :
Ecartons d’abord tout soupçon infondé. Benoit XVI considère
à sa juste mesure la Shoah, mais il est le chef d’une grande institution
politique, l’Eglise catholique, dont l’unité lui paraît
primer tous les autres combats. Là est le nœud de l’affaire.
Parce que cette unité lui importe hautement, il a besoin de casser un
schisme naissant (dont l’Eglise a une douloureuse expérience).
Savait-il qui était Williamson
? A l’évidence, il connaissait les positions de l’évêque.
Les approuve-t-il ? Bien évidemment, non. Mais, politique au premier
chef, le pape considère que cela passe au second plan : l’Eglise
est d’abord une grande institution temporelle.
Cela dit, il est frappant de constater
le tollé que cette affaire a suscité dans de nombreux milieux
de gauche.
Idem pour les propos antisémites
de Jean Marie le Pen tenus au printemps dernier au parlement européen
de Strasbourg sur ce qu’il nomme le « détail de l’histoire
».
Il ne s’agit pas cette fois d’un
propos négationniste, mais au mieux, au delà de la dimension évidemment
haineuse et judéophobe, d’une parole d’imbécile. Les
réactions furent virulentes. Pourtant, cette même presse indignée
avait fait silence quand en janvier 2009, à Metz ou à Paris, l’antisémitisme
était d’une autre source.
Le Pen demeure l’infréquentable
préféré, il fait partie de la famille. L’indignation
à son endroit est un rituel qui rassure. Quand d’autres formes
de violence surgissent qui obligent à casser nos schémas, alors
le silence se fait. Et la gêne l’emporte.
Primo : Les journalistes n’ont pas réagi de manière
si virulente pourtant. Un défaut de culture ?
Georges Bensoussan :
De nombreux journalistes, en effet, peinent encore à voir le nouvel antijudaïsme-antisémitisme
comme si, venant des anciens colonisés, il n’avait pas lieu d’être
puisqu’une victime, un ancien colonisé, ne saurait être ni
un raciste, ni un oppresseur. Il n’aurait pas du être, donc il n’est
pas.
Chacun sait pourtant, on a honte de débiter
une telle banalité, qu’on peut être un opprimé et
un salaud comme l’Allemagne SA de 1932 nous l’a démontré.
On peut avoir été également, en même temps, un colonisé
et un oppresseur. Et raciste et antisémite. Comme un Juif victimisé
peut lui aussi être raciste.
On peut avoir été un colonisé
en Irak, en Libye ou ailleurs, et avoir été dans le même
temps un oppresseur, voire un pogromiste comme à Bagdad en 1941, à
Tripoli en 1945, à Aden en 1947, à Oujda et Djérada, en
1948. Et aussi un sexiste convaincu de l’infériorité naturelle
des femmes. Et un raciste endurci.
Primo : Mais il y a bien des tensions
intercommunautaires en France ?
Georges Bensoussan :
Vous parlez de tensions intercommunautaires ? Je vais, pour vous répondre,
faire un détour par la Libye de 1945. Après la défaite
italienne, la Libye est alors sous occupation britannique. Les 1er, 2 et 3 novembre
1945, des pogroms ensanglantent Benghazi, Zamzar, Tartous et Tripoli. La communauté
juive, laissée sans défense, est bouleversée et traumatisée.
On compte plusieurs dizaines de morts, et plus d’une centaine de blessés
à l’arme blanche.
Trois jours durant, l’armée
britannique ne bouge pas pour n’intervenir finalement que dans l’après
midi du 3èm jour. Après coup, les rapports britanniques parlent
de « tensions communautaires », sans jamais citer toutefois ni le
mot Juif ni ceux de violences antijuives.
Les personnes arrêtées pendant
les émeutes passent en justice : 251 Arabes et 4 Juifs ; le bilan officiel
des pertes se monte à 45 Juifs tués et à 1 Arabe. Quelles
“tensions intercommunautaires” déchiraient donc la Libye
de 1945 ?
On a vu récemment encore ce type
de raisonnement sous la plume de Stéphanie le Bars dans le journal Le
Monde. Il n’y a plus d'élèves juifs, disons de moins en
moins, dans un grand nombre d’établissements scolaires publics
de banlieue. La journaliste en concluait que de plus en plus “communautaires”,
les Juifs se repliaient vers des écoles confessionnelles.
Elle n’expliquait pas pourquoi,
en particulier que dans certain secteurs géographiques, les élèves
juifs étaient en danger comme le rapport Obin le soulignait en 2004.
Qu’ils étaient obligés, à leur corps défendant,
de se réfugier dans des écoles confessionnelles (souvent chrétiennes).
Ainsi, en France aujourd’hui, comme
jadis dans la Libye britannique, quand il y a violences unilatérales,
on parle de “tensions intercommunautaire”. Miracle de la langue.
Primo : A primo, nous
n’avons jamais tenu ni relayé ce type de discours, mais on entend
souvent dire qu’Obama serait un musulman qui se cache.
Georges Bensoussan :
La pression environnante déforme notre sens des réalités
et favorise une vision obsidionale. L’oppression déforme le visage
de l’opprimé, elle le rend parfois inaudible.
C’est ce qui agace de nombreux non
Juifs confrontés au discours de la peur fréquemment véhiculé
par des Juifs. Parfois, hélas comme actuellement, à raison. Mais
nous ne vivons pas sur une ile, et en France, par exemple, les Juifs ne sont
pas en tête à tête avec les antisémites qui demeurent
une minorité.
Dieudonné et la mouvance antisémite
sont des histrions, un épiphénomène qui ne met pas en danger
les Juifs de France. Il n’y a pas d’équivalence entre cette
agitation et la force sociale que représentait l’antisémitisme
des années trente en France.
Si la communauté juive de notre
pays se sent confusément en danger, c’est pour une autre raison.
Au premier chef parce qu’elle constate, de visu, comme beaucoup de ses
concitoyens, des signes de démission de l’Etat, au delà
des discours martiaux et des effets d’annonce.
Cette démission a des effets délétères
pour tous, mais plus encore pour les Juifs parce que leur expérience
historique de minoritaire leur a appris
depuis longtemps que l’Etat seul,
et avec lui les institutions et les principes de la République, leur
garantissent une pleine citoyenneté .
Primo : Georges Bensoussan, merci
pour ce moment de vérité.
Entretien réalisé
par Josiane Sberro & Véronique Lippmann © Primo, 24 juin 2009